Chers amis,
Nous voici donc réunis pour célébrer ensemble cent
ans de présence protestante au Maroc.
Je ne reprendrai pas la chronologie détaillée que vous
avez entre les mains, je souhaite plutôt tracer quelques grandes
lignes. Des protestants de diverses origines étaient
présents au Maroc à la fin du XIXème
siècle, et même avant. Mais c’est en effet au début
du XXème comme le souligne notre petit dépliant qu’ils
commencent à se structurer.
Je parlerai tout à l’heure d’œcuménisme, et je laisse au
pasteur Mark Craigan le soin de nous donner tout à l’heure son
point de vue d’anglican. Mais je tiens à souligner dès le
départ cet angle d’approche, car en effet, notre église
naissante n’hésite pas à faire appel à une ‘grande
sœur’ un peu mieux installée qu’elle, si j’ose m’e primer ainsi.
Hébergés pendant un certain temps par leurs amis
anglicans dans le bâtiment que vous connaissez aujourd’hui sous
le nom de St John’s Church, appelé à l’époque
‘chapelle anglaise’, les protestants francophones – français
pour la plupart en ce début de siècle – commencent les
démarches pour obtenir un terrain à Casablanca, puis dans
d’autres villes : Oujda, Fes, Kenitra, Marrakech, Rabat mais aussi par
la suite El Jadida, Meknes, Tanger. Je ne m’arrête pas non plus
sur l’histoire des bâtiments, car la vie d’une église,
n’est-ce pas d’abord et surtout des personnes ? Alors,
énumérer chronologiquement les pasteurs qui se sont
succédés ? Certes, l’évocation des noms des
pasteurs Balfet, Faure, Jecquier, Schmitt, bien sûr ou Chataigner
vont réveiller des souvenirs parmi les plus anciens.
Mais les visages qui vivent encore dans nos souvenirs sont aussi ceux
de laïcs. Leur quotidien, il y a 30 ou 50 ans était bien
différent du nôtre. Pour ma part, j’imagine notamment
les tournées que faisait le Dr Fulcrand au volant de
son estafette aménagée en pharmacie, jusque dans les
bleds isolés du Gharb pour soigner des malades, il me revient
à l’esprit ces récits plein de nostalgie , il faut bien
l’avouer, que m’en a fait son épouse peu avant de quitter le
Maroc. Pour ces générations-là, l’année
était marquée par les réunions de paroisse, les
kermesses annuelles étaient un moment fort.
Si l’usage du mot ‘convivialité’ est apparu plus
récemment, il me semble qu’il décrit bien pourtant ce que
furent ces moments de partage.
L’œcuménisme, c’est aussi Caritas à Agadir, des hommes et
des femmes mobilisés pour apporter ensemble une aide durable
à leurs voisins marocains : non seulement financer mais suivre
les travau d’aménagement d’un puits, d’une
séguia, ou encore organiser une cantine scolaire pour des
enfants. Ce témoignage–là, au coude à coude dans
l’action caritative, se passe de discours.
Le CEI, Comité d’Entraide International, est né dans ces
années 60 où le besoin de vivre ensemble
concrètement l’unité de l’église s’e primait si
fortement. Arrivée à Rabat, dans les années 80,
membre du CA de l’AMSAHM, première association marocaine
à prendre en charge les enfants trisomiques, je
comprends vite que le principal bailleur de cette jeune association est
Brot für die Welt, organisme caritatif des églises
d’Allemagne, en lien avec le Conseil Oecuménique des Eglises. .
Comme l’indique notre brochure, nous sommes engagés depuis plus
de vingt ans dans le temps du métissage, nos chorales
aujourd’hui le reflètent bien. Depuis des décennies
déjà, la musique constitue un élément
important de notre culte. Je mentionnerai en particulier la figure de
M. Jacques Verot, membre du Conseil presbytéral ici à
Casablanca dans les 60 et 70. Il anima la chorale A Cœur Joie et
Le Point d’Orgue. Son rôle en tant que maître de chapelle
donna un rayonnement particulier au témoignage œcuménique
de notre église durant ces années, notamment par la
participation aux cérémonies de Noël et de
Pâques russes orthodoxes. Je ne serais pas fidèle en
amitié si je ne mentionnais Gabriella Boda, qui en fit de
même à Rabat dans les années ’80. La nouvelle
génération de jeunes marocains qui mènent
aujourd’hui leur carrière professionnelle dans le chant sont les
témoins de son travail inlassable de pédagogue. Les
répétitions de la Chanterie, première chorale
d’enfants au Maroc avaient lieu au temple, les concerts de Noël
aussi. Combien de parents marocains, entrant pour la première
fois dans un lieu de culte chrétien m’ont demandé de leur
expliquer qui nous sommes, nous protestants ?
Chacun d’entre nous a du sans doute un jour tenté de
répondre à cette question posée par un ami, un
collègue, un étudiant marocain. Quelle image ont de nous
ceux qui nous côtoient et dont nous sommes les hôtes
de puis un siècle ?
Vaste question, et ce n’est pas le lieu ni le moment de tenter d’y
répondre. Je dirai simplement qu’un élément de
réponse parmi d’autres est le programme mis en place par
l’église de Rabat depuis 2 ans : « mon ami marocain
» - dont l’objectif est de donner au étudiants qui
viennent d’ailleurs outils pour comprendre le pays dans lequel ils
vivent, en premier lieu la langue. Car comment me présenter, me
définir si je n’ai pas d’abord moi-même pris la peine de
connaître mon interlocuteur, de le comprendre dans sa culture,
son histoire ? N’est-ce pas là la condition du vrai
dialogue ?
Ce panorama n’avait pas la prétention d’être exhaustif. Je
terminerai par - je vais dire un épisode - et qui
est à mon sens est loin d’être anodin. Il s’agit en tous
cas d’autre chose qu’une simple anecdote.
M. Vaginaz, membre de cette église, était un proche de
Mohamed V, il s'occupait de ses affaires privées.
Familiers du Palais, ses enfants ont donc eu souvent l’occasion de
jouer avec le Prince Héritier de l’époque, Moulay Hassan
et son frère le Prince Moulay Abdallah, dont ils sont
restés très proches à l’age adulte. L’un des fils,
lorsqu’il a à son tour fondé une famille et eu des
enfants, leur a demandé d’en être les parrains.
Ils ont accepté, et signé notre registre des
baptêmes où figurent les noms des parrains et marraines
à la suite de ceux des parents de l’enfant baptisé. En
signant sous la formule habituelle "cet enfant a
été présenté au baptême par..." le
roi et son frère ont par là-même accepté
d'inscrire leur noms dans un rituel chrétien. C’est un geste
simple - sans doute ignoré de la majorité des
Marocains – mais qui symboliquement illustre l’esprit dans lequel le
Maroc offre l’hospitalité aux Gens du Livre, Ahl el Kitab.
A. Marie Teeuwissen