Le Matin du Sahara

L'Eglise Protestante au Maroc répond à ses détracteurs

 

 

L'orsque la presse se donne la peine de parler d'une toute petite minorité dans un pays, il importe d'en analyser les raisons car celles-ci peuvent ne pas être tout à fait innocentes… La manière dont il a été traité des chrétiens protestants dans la presse marocaine ou étrangère de ces derniers temps nous a interpellé, nous a obligé à nous poser un certain nombre de questions sur le pourquoi de cet intérêt nouveau et soudain ainsi que sur les enjeux actuels de la présence de l'Eglise Protestante au Maroc.

 

Ces derniers temps, tout, ou presque, a été dit des protestants. On a parlé de centaines de missionnaires américains qui auraient débarqué au Maroc, on a annoncé des conversions en masse de musulmans à la foi chrétienne. Il a été écrit que l'Eglise Protestante aurait élaboré une stratégie « missionariste » visant la conquête religieuse du pays… Amalgames entre politique américaine et Eglise Protestante, amplification de phénomènes réels mais insignifiants, tous les ingrédients d'une stigmatisation y sont !

 

Rappelons en préalable que le protestantisme est l'une des trois grandes branches du christianisme, les deux autres étant le catholicisme et l'orthodoxie. Ces trois Eglises sont présentes au Maroc, surtout depuis le début du XXe Siècle, l'Eglise Catholique étant la plus importante. En une centaine d'années, elles ont appris à vivre en harmonie avec le pays et ses habitants et se sentent partenaires de ses évolutions.

 

De ces trois Eglises, le protestantisme est peut-être la plus difficile à déchiffrer. Il faut le reconnaître, elle manque de lisibilité. Le protestantisme n'a pas de Pape autorisé à parler au nom de tous. Il n'est pas compos é d'une seule organisation mais de plusieurs. Sa structure varie selon les cultures, les pays dans lesquels il est présent. Il peut être Eglise d'Etat en Suède et adopter une structure associative en France. Bref, il est aussi compliqué à comprendre que l'Islam ! Au Maroc, il est composé de deux Eglises reconnues par l'Etat marocain : l'Eglise Anglicane et l'Eglise Evangélique Au Maroc auxquelles se sont récemment ajoutées des communautés anglophones indépendantes.

 

Même si, depuis l'indépendance du pays, la taille de l'Eglise Protestante s'est tout naturellement réduite, les enjeux de la présence protestante au Maroc demeurent essentiels, tout en étant en perpétuelle évolution.

 

Bien entendu, le rôle principal de l'Eglise est d'accueillir et d'accompagner dans leur quête spirituelle les Chrétiens Protestants vivant au Maroc et de leur offrir un lieu de prière. Actuellement, beaucoup d'entre eux sont des étudiants Africains venant poursuivre des études ici. La plupart bénéficient de bourses, fruits de la coopération entre le Maroc et les Etats d'Afrique Subsaharienne.

 

Ces étudiants constituent les forces vives et bien souvent l'élite de l'Afrique de demain. Aider l'Afrique à se développer durablement passe donc par un soutien à ces étudiants qui leur permette non seulement de mener à bien leurs études, mais aussi de préparer leur retour dans leur pays. Souvent déstabilisés par un choc culturel auquel ils sont peu préparés, ils trouvent dans l'Eglise, un lieu de réflexion, un lieu de rencontre avec d'autres étudiants plus anciens venant des mêmes pays et donc susceptibles de pouvoir leur apporter aide et soutien. Ils trouvent là un lieu de prière, mais aussi de formation spirituelle et humaine, complément indispensable de leurs études universitaires.

 

Depuis quelques années un défi nouveau est devant les Eglises. Il s'agit de l'afflux de migrants, avec ou sans papiers venus des zones les plus pauvres, des régions en guerre. Ils affluent au Maroc en chemin vers un ailleurs et un lendemain des plus incertains. Beaucoup sont chrétiens et cherchent auprès des Eglises une oasis dans leur traversée du désert. Bien sûr, ces dernières n'ont aucune solution à leur offrir, mais elles peuvent néanmoins leur ouvrir un espace de prière, d'écoute et de réflexion. Si elles n'entendent pas se substituer aux ONG ou aux administrations qui s'occupent de ces questions, elles ne peuvent rester insensibles à la condition souvent à la limite de l'humanité de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants.

 

Un autre enjeu, de taille, est le dialogue avec les musulmans. Conséquence de la mondialisation, ici de même que dans la plupart des pays d'Europe et d'Afrique, les religions sont appelées à se côtoyer de plus en plus. Elles ont donc tout à gagner à mieux se connaître, à mieux se comprendre. Le dialogue qui se construit au Maroc dans plusieurs cadres doit pouvoir aider au dialogue en Europe, en Afrique ainsi que dans d'autres pays musulmans. Sur ce point en particulier, des liens étroits existent entre les instances de dialogue ici et à l'étranger.

 

L'Eglise Protestante du Maroc est, par exemple, en relation permanente avec les Eglises de France qui traversent une période de questionnement à ce sujet pour leur apporter son expérience de vie avec l'Islam.

Par ailleurs, l'Eglise Protestante au Maroc a toujours souhaité manifester sa solidarité avec le peuple marocain, en particulier avec les plus démunis.

 

Bien entendu, ses moyens sont limités, mais avec l'aide des Eglises de l'étranger, elle a pu accompagner de nombreux programmes de développement au cours de son histoire. Elle a souvent choisi de le faire par le moyen de son « Comité d'Entraide International », mais aussi par la collaboration avec diverses associations marocaines ou étrangères dont Caritas (Eglise Catholique) et l'ALCESDAM (Association de Lutte Contre l'Erosion, la Sécheresse et la Désertification Au Maroc).

 

Actuellement, avec cette dernière, elle soutient plusieurs programmes à caractère social dans des palmeraies du Sud du pays. L'Eglise Protestante a toujours choisi de travailler dans ces domaines de manière non-ostentatoire. Elle a voulu que ce témoignage de solidarité soit un témoignage discret s'inscrivant dans la collaboration. Par ces actions, si discrètes soient-elles, elle entend néanmoins montrer que les différences religieuses ne constituent aucunement un frein à la solidarité humaine.

 

Rien de très médiatique dans tout cela… Pas de quoi faire des tirages spéciaux…. Si, ces derniers temps, la presse a donné aux protestants une importance à laquelle ils n'étaient pas habitués, ce n'est pas à cause d'une préoccupation soudaine pour la situation des étudiants subsahariens au Maroc ou pour le dialogue islamo chrétien, mais parce qu'une rumeur très vite médiatisée a parlé de conversions massives de marocains à la foi chrétienne sous l'influence de missionnaires protestants Anglo-Saxons. Il est toujours très difficile de savoir où et comment naît une rumeur et nous n'avons ni l'intention ni les moyens de nous lancer dans une recherche à ce sujet.

 

Notons simplement deux choses :

- La présence réelle de « missionnaires » sur le sol marocain depuis quelques années peut laisser entendre que les Eglises au Maroc qui se sont toujours interdit le prosélytisme ont changé d'attitude ces derniers temps. On peut comprendre cette lecture des faits, conséquence de notre manque de lisibilité, de l'absence d'une parole officielle.

 

Mais, précisons une chose : aucun de ces missionnaires n'est là au titre de «l'Eglise Evangélique Au Maroc », ou de « l'Eglise Anglicane», les deux Eglises Protestantes historiques du pays. S'ils existent, ils sont envoyés par des organismes avec lesquels les Eglises du Maroc n'entretiennent pas de relation et ne connaissent souvent même pas. Ce ne sont pas non plus les Eglises qui leur délivrent des titres de séjour….. Bien sûr, l'Eglise Evangélique Au Maroc, par le seul fait de son existence témoigne de sa foi, mais s'est gardé de transformer ce témoignage en une campagne de prosélytisme.

 

- Les liens complexes entre la politique américaine et la foi chrétienne protestante semblent être le deuxième pilier de la polémique. La taille de cet article ne permet pas d'analyser le phénomène. Soulignons simplement que si les politiques se réclament des Eglises et recherchent leur caution, les Eglises protestantes historiques ont généralement refusé cette caution et cherchent par tous les moyens à prendre leurs distances en cet endroit.

 

Il est un principe auquel les protestants sont farouchement attachés, c'est celui de la séparation du politique et du religieux. En tant que citoyen de son pays, le chrétien protestant est appelé à s'engager dans la vie publique, y compris dans sa dimension politique. Mais il reste clair pour lui que cet engagement est un engagement citoyen et non un engagement religieux. En aucun cas, l'engagement politique du chrétien ne se fera au nom de l'Eglise. Cela dit, nous savons bien qu'il existe aussi ici ou là un fondamentalisme chrétien qui, outre le fait d'être un fondamentalisme, mélange ce que des siècles d'histoire nous avaient appris à séparer : le politique et le religieux.

 

Ces courants dont l'ampleur est difficile à évaluer, leurs adeptes étant essentiellement membres d'Eglises indépendantes, se réclament souvent du protestantisme bien que n'appartenant à aucun des organismes internationaux protestants. D'où la confusion et le manque de lisibilité évoqués.

 

L'avantage de la polémique est souvent de poser de bonnes questions et les articles de presse de ces dernières semaines y auront contribué. Comment se vivent les relations entre les religions au Maroc? Avons-nous dépassé le cadre de la simple tolérance où l'on s'ignore mutuellement, pour cheminer vers une ouverture à l'autre, un dialogue en profondeur, un enrichissement mutuel ? Où en sommes nous sur le plan de la liberté religieuse ? Est-il envisageable, un jour, que des marocains nés musulmans puissent choisir une autre religion que l'Islam aussi librement qu'un non musulman peut devenir musulman ? Autant de questions auxquelles il ne nous appartient pas de donner des réponses, mais qui n'en demeurent pas moins de vraies questions.

 

Le regard de l'autre sur une culture, une société, est souvent porteur d'ouverture et de liberté. Même si quelques fois, elle déstabilise un peu, la parole de l'autre, de celui qui est différent, est souvent nécessaire pour avancer, pour débloquer des situations.

 

L'humanité est ainsi faite que les civilisations qui ont su s'ouvrir à la différence ont pu progresser plus rapidement. Le Maroc a une histoire riche, une société ouverte à des communautés diverses. Il peut s'enrichir de toutes ces différences tout en témoignant dans la communauté internationale d'une possible cohabitation qui ne serait pas que tolérance mais véritable ouverture à l'autre. C'est un défi mais aussi une chance extraordinaire pour le pays.

 

JEAN-LUC BLANC

est pasteur de l'Eglise Evangélique au Maroc

 

 

Par Jean-Luc Blanc